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L’ÂGE  LUCIDE

Togo - Politique
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« Ils nuanceront l’espoir optimiste dans le triomphe de la raison de remarques inquiètes sur la persistance des forces irrationnelles, qu’elles relèvent de la psychologie humaine ou des stratégies du pouvoir ».[i]

L’homme, nous le reconnaissons, être complexe, est à la fois âme, cœur et esprit,  pulsion et retenue, passion et raison, pathos et sérénité…et ne saurait être réduit, dans toutes les circonstances, tout le temps et partout, à un seul de ces éléments. Il est donc normal que face à tel  évènement qu’il doit affronter, il réagisse de telle façon, plutôt que de telle autre.

Le Togo va fêter, le 27 avril prochain, son soixantième anniversaire de l’Indépendance. Même si cette indépendance n’est que nominale, cet âge est significatif. Et, l’autre paramètre dont il faudra tenir compte dans l’existence du pays, c’est l’élection présidentielle prochaine, fixée au 22février 2020.

« Monod a dit : La science est entrée dans les mœurs, elle n’est pas entrée dans les âmes. »[ii]

Qu’est-ce à dire ? Nous vivons une période où nos concitoyens, femmes et hommes, quelle que soit leur capacité intellectuelle, peuvent être dominés par leurs penchants, de quelque ordre que ce soit, plutôt que par leur raison, leurs connaissances scientifiques.
L’effervescence est évidente dans les médias et les réseaux sociaux. Des images, animées ou fixes, des propos, des mots foisonnent surtout sur ces derniers et les citoyens à qui il appartient de se décider et de décider du destin de leur nation dans ces moments cruciaux sont, non seulement sollicités par toutes sortes de vents, mais aussi risquent, s’ils n’y prennent garde, d’être emportés ou même  noyés dans un torrent impétueux et glauque, de jurons, cris, invectives, incantations, mensonges, le tout dans la suffocante et assourdissante atmosphère que génère un tel mélange, dont il n’est pas  facile de distinguer exactement  ni la source, ni  la couleur, ni surtout le parcours, la perspective et la destination.

On est à l’âge où chacun doit ouvrir les yeux, bien observer, discerner, distinguer le vrai du faux et choisir. Absolument !

Observant le pouvoir, il n’y a pas longtemps, j’ai publié un texte poétique, volontairement satirique et caricatural intitulé La déraison au pouvoir. Ce n’est, bien compris, pas pour taxer tous les tenants et défenseurs de ce pouvoir de gens déraisonnables ( parmi eux figurent des intellectuels, des gens qui ont appris à réfléchir) mais je vise, je l’avoue, le chef de ce pouvoir qui se comporte comme un enfant gâté, préférant le bonbon à  la raison, la jouissance et les prérogatives de sa position au bien qu’il pourrait faire à la population en gardant le « bonbon » plus longtemps, ou au contraire, en l’abandonnant au juste moment. Il n’appartient à personne, hormis cet homme, de faire cette réflexion et d’opérer ce choix. Bien sûr que s’il ne le fait pas, les tenants et défenseurs du pouvoir en question devront  porter avec lui  les conséquences, à des degrés divers selon leur implication dans l’histoire de ce manque de décision. Mais il est pratiquement invraisemblable, dans le contexte togolais actuel, que ces hommes et ces femmes répondront de leurs actes devant une instance quelconque. Car les tribunaux idoines n’existent pas effectivement (qui pourraient juger chef d’Etat, ministres, hauts responsables, présumés coupables de crimes de toutes sortes…). S’ils existaient, ce ne serait que de nom. Il est évident que si ces tribunaux existaient, beaucoup de citoyens et de citoyennes, de leur vivant ou à titre posthume y comparaîtraient. Quelles conditions doivent être réunies pour qu’ils existent réellement ? Mais si de tels tribunaux n’existent pas aujourd’hui, cela ne veut pas dire qu’ils n’existeront jamais. Et le fait que l’on érige des statues à la mémoire d’un chef d’État ne signifie pas qu’il ne sera jamais jugé ou qu’il entre définitivement dans l’histoire. On a vu des statues d’hommes politiques renversées, couvertes de crachats, brisées en mille morceaux. Et ce n’est pas non plus, parce que, profitant de l’opportunité d’un parlement totalement dévoué pour faire voter des lois d’immunité à vie, que les dirigeants coupables de crimes ne seront jamais jugés. J’espère que l’on m’a compris. Le temps, les moyens, les talents mêmes mis en œuvre pour ériger  trop tôt des statues en mémoire des dirigeants politiques, pour voter des lois d’immunité auraient pu servir à des œuvres plus utiles pour la nation comme par exemple dans une politique de santé, d‘éducation et de créations d’emplois pour notre jeunesse. Quelque immunité que l’on acquière, les esprits réellement lumineux savent qu’elle ne peut avoir qu’une durée proportionnelle à sa valeur intrinsèque et profonde.  Le reste relève du rêve. Et c’est en ce sens que j’inviterai le lecteur à se référer à un autre de mes textes publiés dans la même période que le premier cité et qui s’intitule «  Mon père a été roi, je rêve de devenir empereur ». Qu’est-ce qu’il y a de rationnel à aspirer, dans une République, à s’éterniser dans  un pouvoir que l’on a  hérité de son père, qui lui-même y est parvenu, non pas par l’expression du suffrage universel, comme il se doit, mais par un coup d’Etat sanglant ? Et est-il rationnel de vouloir se maintenir dans ce pouvoir,  par des coups de force répétés, par le feu et le sang (littéralement), la multiplication des meurtres, la confiscation des libertés… ? Dans cette même conception de l’accession au pouvoir par la violence et par des coups de force, on peut rattacher une des déclarations devenues célèbres d’un tenant du régime qui somme les opposants, s’ils veulent prendre le pouvoir de chercher des armes. Si l’on continuait sur cette lancée, on dirait aux opposants qu’il leur faudra acquérir les mêmes armes qu’Eyadema s’ils veulent récupérer pour le peuple, car après tout cet argent appartient au peuple, l’immense fortune amassée par lui, et qui représente quatre fois le budget général du Togo, et aujourd’hui la fortune colossale que détient le fils héritier, correspondant, elle, au budget général du Togo par huit…Dans tous les cas, pour changer le sort imposé par Eyadema et son fils après lui, il est recommandé aux opposants d’avoir les mêmes armes dont ont disposé et disposent encore les membres du clan Gnassingbé.

Nous sommes parfaitement dans l’irrationnel, mais l’acte fondateur du règne Gnassingbé, n’est-il pas irrationnel, purement et simplement ? Historiquement, il est évident, aussi bien pour les Togolais que pour les observateurs étrangers de la scène politique togolaise, que l’État français n’est pas étranger à l’instauration et au maintien en place du régime Gnassingbé au Togo. Il est vrai que, ce qu’on appelle la Communauté Internationale auprès de laquelle, la France, avec le paternalisme qu’on lui connaît, a la prétention de représenter les anciennes colonies françaises, se rangera toujours sur la position de l’Elysée dans ses relations avec les pays francophones, dont le Togo.  Sans entrer dans les détails d’une histoire récente bien connue,  ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire dans la crise post-électorale, opposant Gbagbo à Ouattara est suffisamment édifiant sur ce plan. On dirait alors aux opposants qui désirent prendre la place des Gnassingbé : «  Faites, autant que possible, les yeux doux (les grimaces, contorsions et les gymnastiques, si vous voulez), aux dirigeants français, si vous souhaitez qu’ils vous donnent leur onction, car c’est grâce à leur bénédiction que nous sommes parvenus au pouvoir et que nous nous y maintenons».  Or, ce n’est pas avec l’irrationnel que l’on peut organiser des élections et prétendre avoir des résultats transparents et légalement justifiés.

Il me semble alors inutile de chercher à tenir un débat juridique avec les tenants de ce système. Je ne pense même pas que ces derniers souhaiteraient sincèrement ce débat, dans lequel, seule leur mauvaise foi serait leur argument. Juridisme de pure forme, pour les esprits vraiment lucides.

Maintenant tournons-nous vers l’opposition, ou du moins les hommes et les groupes qui se présentent en son nom.
Les hommes du camp de l’opposition, hommes autant que les autres ne sont pas moins sang et eau, cœur, chair, âme…raison et irrationnel.

Il y a donc là aussi, le risque de se laisser aller à certaines formes d’irrationnel et même de déraison.

La genèse de  cet irrationnel serait comme la Genèse  biblique, commencement situé à un  instant par rapport à un autre que la raison humaine est incapable d’expliquer et qu’elle attribue simplement à la Transcendance. On est alors dans une situation ainsi décrite : « …Une tradition orale qui remonte à trois millénaires, et dont on appréciera la richesse, en tout cas la densité, quand on saura qu’il existe, pour chaque verset de la parole divine, plusieurs centaines de commentaires, de lectures, de significations différentes. ».[iii]

Je suppose que l’on comprend les raisons pour lesquelles je fais intervenir cette rhétorique biblique.
Dans ce contexte, un évêque, donc un homme de Dieu, a pris sur lui de tout faire pour parvenir à la désignation d’un candidat unique de l’opposition ; et y est parvenu au bout d’un processus à assimiler à un rituel de consultation de l’oracle; le chemin le plus court, au regard de certains de nos concitoyens, est tout trouvé : s’en remettre à la Providence ! Dieu a donc fait son choix.
Alors, à quoi bon poursuivre une réflexion, toute humaine qui conduirait à un autre choix ?

Dans la même rhétorique biblique ou pseudo-biblique, ou même simplement transcendantale, des exégètes de tous bords peuvent prétendre, comme ceux qui donnent des interprétations (des centaines) de versets bibliques nous guider vers le meilleur choix déjà fait par Dieu

Monseigneur Kpodzro,  a-t-il,  sans l’avoir voulu, ouvert la boîte de Pandore ? En tout cas, à partir de l’acte qu’il a posé, vont se développer et vont aller dans tous les sens des prophéties, des prêches, des raisonnements théologiques, des révélations (délirantes).

Le prélat, patriote  convaincu, honnête, à qui il faut reconnaître de s’être toujours battu pour l’avènement de la démocratie et de l’État de droit au Togo, ancien Président de la Conférence Nationale Souveraine et ancien Président du Haut Conseil de la République, a posé un acte d’une importance capitale : aller, tout solitaire, tenir un discours qui marque la rupture du peuple togolais avec l’idée que l’on a voulu lui inculquer que la France, « patrie des Droits de l’Homme », serait sa grande alliée pour l’instauration de la démocratie au Togo. Par ce discours, ce que nous devons comprendre est que Monseigneur Kpodzro dénonçait le droit que l’ancienne puissance coloniale croit détenir dans l’orientation de la vie politique togolaise, généralement de manière négative, c’est-à-dire en tenant compte, non pas des aspirations du peuple togolais, mais des intérêts français, mieux défendus par le pouvoir Gnassingbé que tout autre. Que l’on se réfère sur ce plan aux déclarations de Chirac à la mort d’Eyadema et à sa succession assurée par son fils.
L’acte posé par Monseigneur Kpodzro était historiquement et rationnellement justifié et emportait notre approbation.

Mais, entre cet acte et le choix du candidat unique de l’opposition pour l’élection présidentielle, il y a un fossé vite franchi, trop vite franchi, on ne sait au nom de quelle logique. Le grand écueil ne me semble pas être ce que l’évêque pense lui-même, en tant que citoyen, mais les interprétations que certains citoyens feront de sa démarche, étant donné son statut d’ecclésiastique : ce serait Dieu qui l’aurait envoyé choisir le candidat de l’opposition.

Il faut dire que Monseigneur Kpodzro était depuis quelques années dans la logique d’une herméneutique de la démonologie ( de terribles et féroces divinités ou démons invoqués ou provoqués seraient la source du drame politique togolais) que l’on peut, sans trop de risque de se tromper, résumer ainsi : tous les régimes qu’a connus le Togo, depuis le gouvernement autonome de Nicolas Grunitzky, en passant par celui de l’indépendance dirigé par Sylvanus Olympio, jusqu’au règne des Gnassingbé ont eu recours à des sacrifices sanglants, dont les victimes pouvaient être humaines, pour se maintenir en place.

Il y a donc une nécessité d’exorciser la terre togolaise pour la purifier de ses démons. De là, à déclarer que c’est un enfant de Dieu qui conduira le peuple togolais à son bonheur, et donc que le candidat de Monseigneur Kpodzro est cet enfant de Dieu, il n’y a qu’un pas, également vite, trop vite franchi, comme celui qui a consisté à sauter par-dessus le fossé qui sépare le discours de l’archevêque émérite de Lomé devant l’Ambassade de France et l’investiture du candidat unique pour représenter l’opposition togolaise à l’élection présidentielle du 22 février.

On n’hésitera pas, on ne tardera pas à nous parler de «  destin ». Et, ne riez pas car le sujet est sérieux. Depuis quand le candidat désigné par l’homme de Dieu est-il lui-même devenu un enfant de Dieu ? Avant le commencement, quand il n’existait que Dieu lui-même et Son nom ? Quand il a créé le ciel et la terre ? Quand le Togo a commencé à exister ? Quand le candidat lui-même est né ? Ou quand il est entré en politique sous le règne d’Eyadema, ou quand il a décidé d’être dans l’opposition et a rêvé (Dieu ou les dieux lui auraient dit en songe) de devenir président de la République, par cette voie ? Si l’objectif, noble, du prélat togolais est d’œuvrer à une union de l’opposition face à un pouvoir cinquantenaire, sanglant, arbitraire et irrationnel, il est permis d’avoir des doutes quant à l’effet unificateur du choix opéré.

Beaucoup de facteurs, beaucoup d’étapes manquent au processus de ce choix pour qu’il produise son effet unificateur escompté.  J’en citerai ici trois.
1) L’aspect théologique de l’intervention de Monseigneur Kpodzro (qui devrait faire autorité) n’est pas partagé par tous, en particulier par tous les partis politiques et tous les candidats.
2) Dans les vraies démocraties, une telle union se fait sur la base d’un projet de société convenu entre plusieurs partis. J’ai entendu parler de transition dans le programme d’un candidat. Ceux qui, comme moi, avaient vécu la transition du temps du Premier ministre Koffigoh, ne peuvent que se méfier d’un tel terme, surtout lorsqu’il est employé de manière à recouvrir un champ sémantique volontairement bien flou, sans précision de ses paramètres, de ses contours, de sa durée, de ses composantes.  La tendance de la nature humaine étant de rendre définitif ce qui au départ est conçu et accepté comme provisoire ou transitoire. Les peuples d’Afrique n’ont-ils pas souvent fait cette amère expérience ? Chat échaudé craint l’eau froide.
3) Le candidat, pour porter ce projet, se désigne à l’issue d’une élection primaire.

Lorsqu’en dehors de ces facteurs et étapes, la désignation du «  fils de Dieu » est faite par l’autorité (morale, religieuse et divine), la sollicitation des autres équivaut à les mettre devant le fait accompli. Cela s’accepte difficilement. Cela irrite.

C’est pourquoi, au lieu d’avoir union et entente dans l’opposition, nous avons, au mieux reproches et méfiance, au pire accusations de trahison et invectives, divisions et voix discordantes dans tous les cas, choses qui ne sont pas pour nous faire gagner, nous faire parvenir à l’alternance.

Cependant, une certaine utilisation du superlatif pour justifier la nécessité de ralliement de tous les candidats et partis à un seul candidat est tout aussi injustifiée que l’irrationnel transcendantal : rien, si nous sommes tant soit peu objectifs, ne nous assure que c’est le parti le mieux organisé, le mieux structuré ou qui possède le plus de militants, le plus d’argent …est le mieux placé pour gagner l’élection de 2020. L’humilité n’est pas seulement une vertu humaine, nécessaire au vivre ensemble, mais une attitude de l’esprit, une preuve  de sagesse et de raison qui tient compte de l’histoire politique de notre pays. Jamais un parti, quels que soient son niveau de structuration et son organisation, n’a été victorieux  contre le clan Gnassingbé, d’une victoire qui lui soit reconnue sur le plan national et international.

Ce qu’il faudrait au premier plan, à mon avis, c’est s’interroger ensemble de savoir si les conditions sont remplies pour participer à cette élection. Si la réponse est non, décider d’un commun accord de ne pas y participer. Par le passé, le peuple a déjà montré que lorsque les leaders de l’opposition sont unis, il suit, on ne peut plus scrupuleusement, leurs consignes, quant à la conduite à tenir face au scrutin organisé par ce pouvoir que tous prétendent combattre.
Si chacun campe sur sa position de candidat unique désigné par l’homme de Dieu et donc d’enfant de Dieu ou de «  parti des superlatifs », nous risquons de nous noyer les uns et les autres dans les injures, les invectives, les reproches de trahison…et les tenants du pouvoir, presque sans les armes, et surtout, nous le savons, sans élections transparentes, conserveront leur système.

Sénouvo Agbota ZINSOU


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[i]  Nicole Jacques-Lefèvre, Savoirs et croyances in Histoire de la France Littéraire, éd. Quadrige-PUF, 2006, p. 395
[ii] Cité par Christian Chabanis, Dieu existe-t-il? Non…Ed. Fayard 1973, p.127
 
[iii] Josy Eisenberg et Armand Abecassis À Bible ouverte,  éd.  Albin Michel, 1978, p. 14
 

L'AUTEUR
Sénouvo Agbota ZINSOU
Sénouvo Agbota ZINSOU
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